Pour penser l’ivresse, ne faut-il pas devenir soi-même un peu ivre ? Mais si l’on devient ivre, peut-on encore penser ? L’ivresse est un état singulier : elle bouleverse nos repères, modifie notre rapport au temps, à l’espace, aux autres et à nous-mêmes. Elle nous fait perdre quelque chose de notre maîtrise habituelle pour nous faire éprouver autrement le monde. C’est peut-être pourquoi la philosophie ne peut tout à fait penser l’ivresse comme elle pense les autres choses: pour comprendre ce qui nous fait perdre pied, il faut peut-être accepter de perdre pied à son tour.
Le cirque offre une étrange expérience de cette perte de repères. Il connaît une ivresse sans alcool : celle de la vitesse, de la hauteur, de l’envol, du vertige, du risque et du déséquilibre. L’artiste circassien·ne pousse son corps jusqu’à cet instant où les habitudes ne suffisent plus, où il faut abandonner quelque chose de son contrôle pour trouver un autre rapport à soi, aux autres et à l’espace. Mais cette ivresse est paradoxale : elle naît d’une maîtrise extrêmement précise et conduit pourtant à une forme de déprise. Comment être à la fois pleinement maître de son geste et capable de s’abandonner à ce qui arrive ? Peut-on penser dans cet état où le corps semble prendre le pouvoir sur la pensée ? Et si l’ivresse circassienne nous apprenait que se perdre n’est pas nécessairement perdre pied, mais parfois découvrir une autre manière d’habiter le monde ?
Petite philosophie circassienne de nos états
Dans quels états sommes-nous ?
Depuis plusieurs années, la Compagnie des Attentifs est fidèle au Carré de Baudouin, où elle mène une recherche à la croisée de la philosophie et du cirque, notamment avec l’Académie Fratellini. Les Impromptus y sont un espace d’expérimentation : avec de jeunes artistes-apprenti·e·s, quelques jours d’improvisation et de travail au plateau permettent de chercher ce que le corps peut faire à une question — et ce qu’une question peut faire au corps.
Pour cette nouvelle série, la Compagnie des Attentifs explore les états : ces manières d’être qui colorent notre rapport au monde et transforment nos gestes, nos rythmes et nos perceptions. Sur scène, les artistes cherchent à les éprouver, les analyser, les incarner, les faire entendre et les faire danser.
Résistance
Déni
Silence
Étonnement
Ivresse
Cinq états traversés par la pensée, le corps et l’intime. Cinq manières d’interroger, en mouvement, notre façon d’être au monde.